BIOGRAPHIE
de
Peter Franz Tassaert
Anvers, 1663 - Rothenburg, 1735

par Guy Leclerc

Pierre François Tassaert, plus connu sous le nom allemand de Peter Franz Tassaert, fut baptisé en l’église Saint-Georges (Sint-Joris) d’Anvers le 21 octobre 1663, sous le prénom latin Petrus Franciscus. Attaché durant sa carrière de peintre à une région allemande de modeste étendue, il n’a pas l’honneur d’être cité dans les encyclopédies internationales. Nous allons tenter de lui rendre justice d’abord en montrant ses qualités de peintre et, ce qui ne gâte rien, en retrouvant sa parenté avec l’illustre lignée des artistes Tassaert.

SA VIE DE FAMILLE ET SA PARENTÉ AVEC
LES AUTRES TASSAERT D’ANVERS PLUS CONNUS QUE LUI

Peter Franz était le fils de Lucas (ou Luc) Tassaert, peintre, né le 31 décembre 1635 et marié le 8 mars 1661 à Anna Andriessens. Ce Lucas étant lui-même fils de Pierre Tassaert ou Petrus Stassaert (le S avant le T est une écriture ancienne), peintre plus connu, reçu maître à la guilde Saint-Luc en 1634, marié à Jeanne Floquet le 27 février 1635, en la cathédrale Notre-Dame d’Anvers (1). De cette dernière union huit enfants sont nés, Luc étant le premier et les suivants Georges né le 23 octobre 1637, Elis né le 20 novembre 1640, Marie née le 16 octobre 1642, Petrus né le 8 septembre 1644, Jeanne Marie née le 29 octobre 1646, Catherine née le 18 avril 1649 et Johannes Petrus (Jean Pierre Ier) né le 7 mars 1651.

Ce Johannes Petrus dont il vaudrait mieux garder le nom latin, n’est autre que le peintre évoqué sous le nom de Jean Pierre Tassaert (1651-1724) dans Tournefeuille n°16, année 2008, qui épousa en la cathédrale d’Anvers, le 23 mars 1690, Catherine Lidts, fille de Guillaume Lidts et de Marie De Vos. Remarquons ici que les témoins qui figurent sur les actes civils concernant la plupart des Tassaert appartiennent à une parentèle proche et bien souvent liée à la confrérie des peintres. Ainsi, en dehors de Marie De Vos fille de peintre, de Jeanne Floquet fille du peintre Simon Floquet, d’Anna Andriessens, on y voit des Siberecht, Boschaerts (ou Bossaert), van den Hoecke, van Bredael, Brandts…

En 2008, nous avons écrit de ce Jean Pierre Ier qu’il fit un voyage en Allemagne et, en 1717, s’arrêta à Munich où il y fit des portraits (cela se lit dans plusieurs dictionnaires). Mais on ne peut lui attribuer les portraits du comte Frédéric de Hohenlohe et de Jean Baptiste de Winterbach comme l’écrit le Dictionnaire des peintres belges du XIVe siècle à nos jours (2). En effet, si ces portraits ont bien été peints par un Tassaert, c’est par celui dont nous allons parler dans cette biographie, à savoir Peter Franz Tassaert. Ce Peter Franz est un cousin germain de Jean Pierre II (fils de Jean Pierre Ier), puisque leurs pères réciproques, Lucas et Jean Pierre Ier, étaient frères, issus du couple fondateur Petrus Stassaert et Jeanne Floquet. Ainsi Peter Franz appartient à la même longue lignée des artistes Tassaert originaires d’Anvers, rendue illustre par le plus célèbre d’entre eux, le sculpteur Jean Pierre Antoine Tassaert (1727-1788, fils de Jean Pierre II), premier sculpteur du roi de Prusse Frédéric le Grand. Plus précisément, Peter Franz est le petit-fils de Petrus Stassaert et de Jeanne Floquet.

Mais ceci s’avérant insuffisant, étant donné la multiplication des prénoms identiques tels que Jean ou Johann, François ou Franz, et surtout l’usage immodéré du prénom Pierre (voire de son association avec Jean), nous distinguerons ici les Pierre en leur conservant l’appellation la plus courante ; ainsi avons-nous conservé Jean Pierre (augmenté du chiffre Ier pour Johannes Petrus) et Peter Franz (plutôt que Pierre François), pour le fils de Lucas, puisqu’il vécut en Allemagne et que la plupart de ses références sont allemandes et avec ses prénoms en allemand.

En 1700, Peter Franz se maria à avec Catharina Maria Mayer née à Montbéliard (Mömpelgard) le 25 juillet 1661, fille de Peter Jakob Mayer. En la même année 1700 (nous supposons avant son mariage) fut enregistrée la conversion de Tassaert à la religion évangélique luthérienne, à Wilhermsdorf, dans le comté de Neuenstein, Moyenne Franconie, Etat de Wurtemberg.

Le 21 août 1705, un noble conseiller conféra à Peter Franz Tassaert (avec les droits et devoirs afférents) le titre de bourgeois de Rothenburg-sur-Tauber (3). Il semble donc que le couple ait quitté le Wurtemberg, entre 1700 et 1705, pour habiter la ville libre de Rothenburg et y travailler.

« Catharina Maria, femme de Peter Franz Tassaert, peintre » fut enterrée le 18 janvier 1707 « à l’âge de 45 ans, 5 mois moins 7 jours » et eut droit à une belle cérémonie chantée pour ses obsèques religieuses, selon l’acte conservé aux archives de l’Eglise évangélique luthérienne du land de Bavière à Nuremberg, en provenance de la paroisse Saint-Jacques de Rothenburg. Une telle précision permet de fixer exactement sa naissance au 25 août 1661. Mais cette déduction ne donne qu’une idée approximative de l’âge de la défunte, car elle est calculée à partir de la date de l’enterrement. Finalement, des recherches dans les archives de Montbéliard ont permis de fixer exactement la date de baptême de Marie-Catherine Maire fille de Pierre-Jacques Maire au 17 août 1763, au temple Saint-Martin de Montbéliard. Le nom Mayer peut avoir plusieurs orthographes en allemand, et sa traduction en français par Maire est vraisemblable. Comme par ailleurs les doubles prénoms français du père et de la fille sont identiques aux allemands, on peut retenir comme quasi certaine cette date de naissance.

Après la mort de Catharina Maria, Peter Franz ne s’est pas remarié, mais a vécu avec une personne nommée Sophie Margaretha Vogel, présentée comme sa servante. La mère de Sophie vivait quand Tassaert rédigea son testament, le 14 mars 1727. Il voulut récompenser sa servante en la prenant pour héritière, lui léguant tous ses biens qui seraient remis à sa mère si celle-ci survivait à sa fille.

Peter Franz Tassaert mourut le 22 avril 1735 et fut inhumé en la paroisse du Saint-Esprit à Rothenburg. L’acte est conservé à Nuremberg, dans un livre d’archives. Peu après, le 27 mai 1735, son testament fut ouvert. Il léguait, outre ses hardes, un capital de 200 guldens ; et il n’hésitait pas à rappeler qu’ayant vécu avec des émoluments modestes, il n’avait pu épargner qu’une faible somme, malgré une longue vie laborieuse. Ce testament holographe est conservé aux archives de Rothenburg.


LA VIE D’ARTISTE DE PETER FRANZ TASSAERT

Au contraire de plusieurs artistes de sa famille, comme le sculpteur Jean Pierre Antoine qui, parti d’Anvers, rejoignit Londres puis Paris et Berlin, ou le frère de celui-ci, le peintre et graveur Philippe Joseph, dit le Tassaert de Londres qui, parti d’Anvers, se fixa au Royaume-Uni, sauf un séjour à Rome de 5 ans et quelques allers-retours à Berlin dans la famille de son aîné, Peter Franz, parti lui aussi d’Anvers, ne sortit guère, à notre connaissance, de la région nord-ouest du Saint Empire romain germanique. On le trouve d’abord au Wurtemberg auquel la ville de Montbéliard était rattachée (et le resta jusqu’en 1793). En 1689 et 1690, il eut pour élève Jan Theodor Borremans (4) et c’est à partir de 1695 qu’il acquit une certaine notoriété, sa signature apparaissant au bas de ses tableaux.

Son mariage en 1700 avec une personne née à Montbéliard pourrait surprendre. Mais cette ville était alors sous la tutelle des comtes de Wurtemberg-Montbéliard. Et c’est dans le Wurtemberg, la même année, que fut enregistrée la conversion au luthéranisme de Peter Franz Tassaert.

Il se fixa, avant 1705, à Rothenburg-sur-Tauber (Rothenburg ob der Tauber). Puis, si nous suivons ce peintre au long de sa vie d’artiste, nous le voyons au service de la grande famille noble ayant vécu au château de Weikersheim, à savoir les comtes von Hohenlohe-Weikersheim. Leur famille était divisée en quatre lignées, la première étant les von Hohenlohe-Neuenstein. Car la ville de Neuenstein ou séjourna Peter Franz Tassaert était le siège de l’un des comtés du Wurtemberg et certains membres de la famille de Wurtemberg-Montbéliard étaient liés avec des Werkesheim von Hohenlohe. Ainsi l’attachement de Peter Franz à cette noble famille disséminée dans ses nombreuses possessions, allant de Hohenlohe à Werkesheim et de là à Montbéliard, montre bien que sa présence à Montbéliard n’avait rien de surprenant.

La plupart des artistes – peintres, sculpteurs ou musiciens – ne pouvaient vivre à cette époque sans le mécénat de la noblesse ou des églises. Ainsi en fut-il des Mozart, Beethoven, Goethe… et des Tassaert. Jean Pierre Antoine, pas plus que Philippe Joseph, ne pouvaient échapper à cette règle. Peter Franz, lui, vécut grâce au mécénat des Hohenlohe-Weikersheim. Il peignit les portraits de douze d’entre eux dont sept étaient ses contemporains. Cette tâche l’occupa notamment en l’année 1710. Auparavant, pour gagner sa vie, il avait dû exercer des talents artistiques moins élevés. Ainsi fut-il doreur et reçut-il des commandes variées qui consistaient à enduire, dorer, enchâsser ou améliorer des sujets profanes tels que blasons ou écus, carrosses, étendards, panneaux intérieurs décoratifs, panneaux extérieurs de défense… On peut citer les blasons du bourgmestre Daniel Rücker, de Nicolas Geltner et de Ludwig Vogtmann, sénateur, frère de madame Nusch, notable apothicaire de Rothenburg.


SES ŒUVRES PEINTES

Les œuvres peintes, visibles aujourd’hui, de PFT sont en quatre lieux : les châteaux de Weikersheim et de Schillingsfürst, les églises de Leuzenbronn et d’Ulsenheim. De plus, les Archives de Rothenburg conservent cinq gravures de portraits d’après ses peintures ainsi que des copies de ses peintures perdues et divers documents, témoins d’œuvres disparues.

1 - Douze portraits de 1710 exposés dans la salle des Chevaliers du château de Weikersheim

Nous citerons d’abord les portraits décrits dans un petit livre illustré en couleurs, intitulé Schloss Weikersheim, publié par Klaus Merten à Munich et Berlin en 1978, dans l’ordre où ils sont exposés, dans la salle des Chevaliers (Rittersaal) de ce château. Les portraits des comtes de Hohenlohe-Weikersheim, tous jusqu’aux deux derniers, ont été peints par Peter Franz Tassaert autour de 1710.

On y reconnaît, sur le long mur de droite, Wolfgang von Hohenlohe-Weikersheim (1546-1610). A côté son troisième fils Philipp Ernst von Hohelohe-Langenburg (1584-1628). En face, sur le long mur de gauche, ses deux fils plus âgés Georg Friedrich von Hohenlohe-Weikersheim (1569-1645) et Craft von Hohenlohe-Neuenstein-Öhrigen (1582-1641). A côté, de la génération suivante, le fils aîné Johann Friedrich Ier von Hohenlohe-Neuenstein (1617-1702) et en face ses trois cadets Wolfgang Julius von Hohenlohe-Neuenstein (1622-1698), Siegfried von Hohenlohe-Weikersheim (1619-1684) et Johann Ludwig von Hohenlohe Künzel (1625-1689). Puis sur le mur de gauche, les quatre fils de Johann Friedrich Ier :
Johann Ernst (1670-1702), Friedrich Craft von Hohenlohe-Neuenstein-Oehringen (1667-1709), Carl Ludwig von Hohenlohe-Weikersheim (1674-1756) et Johann Friedrich II von Hohenlohe-Neuenstein-Oehringen (1683-1765). En face, son petit-fils et sa belle-petite-fille, Ludwig Friedrich Carl prince de Hohenlohe-Neuenstein-Oehringen (1723-1805) et Sophie Amélie Caroline, née duchesse de Saxe-Hildeburghausen (1732-1799) par G. A. Eger.
Après deux campagnes de restauration, en 1953 et 1970, tous ces tableaux ont retrouvé la salle des Chevaliers. De plus, dès le 18e siècle, certains d’entre eux ont été reproduits au moyen de gravures légendées.

2 - Autres portraits

A) Un portrait de groupe, peint par PFT et conservé au musée de Rothenburg, représente Les enfants Walter.

B) Cinq portraits peints par PFT sont connus par les gravures les reproduisant, conservées au musée de Rothenburg (Reichsstadtmuseum) et publiées par le bulletin annuel de l’Union du Vieux-Rothenburg (Vereins Alt-Rothenburg).
Les personnes représentées sont des notables locaux :

  • Johannes Schrag (1701-1734), gravure de Bernhard Vogel
  • Johann Friedrich Schmidt (ca.1730-1785), gravure de Johann Christoph Albrecht
  • Johann Philipp von Winterbach, gravure de A. Nunzer
  • Georg Christoph Walter, gravure de Bernhard Vogel
  • Bernard von Winterbach-Schauenburg.
Nous ne connaissons pas le moment où ces tableaux furent peints. Peut-être dans les mêmes années que les précédents, dans la mesure où la facture classique est la même.

C) PFT copia un portrait (peu réussi) de l’empereur Joseph Ier (5). L’impératrice Amalia Wilhelmine von Braunschweig-Calenberg, revenue à Wilhermsdorf après son veuvage, lui commanda deux copies. Le 25 mai 1715, elle en fit régler le prix au peintre : 35 florins plus 20 kreuzer de pourboire. Ces copies ont disparu, à moins qu’il faille identifier l’une d’elles avec un portrait juvénile en perruque, non documenté et non signé, daté 1700.

3 - Les tableaux de l’église du village de Leuzenbronn

Il s’agit de peintures à l’huile sur bois, signées P. F. Tassaert, exécutées vers 1720. Hélas, quelques-unes sont défraîchies et leur position en hauteur a nui à la qualité des photos que l’on en possède. Les voici, avec leurs légendes :

A) Dans la partie haute du chœur, d’est en ouest :

  1. Moïse chante un cantique. Exode XV
  2. Aaron fait résonner ses cymbales : Paix ! Exode XXIX, seqq. Syr. XLV, 11
  3. David joue des psaumes sur sa harpe. 2 Sam. XXII, 1
  4. Maintenant le salut vient seulement par le Christ. Apoc. IV, 11
  5. Saint Jean entend le cantique de l’Agneau. Apoc. XV, 3-4
  6. Saint Paul enseigne l’amour du chant. Col. III, 16
  7. Luther glorifie Jésus à voix haute. Apoc. XIV, 6-7
B) Dans la nef, toujours d’est en ouest, commençant par le côté est de la chaire :
  1. Flamme ardente. La lumière de la foi, vraie lumière de Dieu, ne s’éteindra au grand jamais. Esaïe XV, 8
  2. La chute du péché. « Regarde comment le fils de Dieu prend pour lui ce qu’il peut des hommes déchus »
  3. Annonciation. « Gabriel lui dit : Toi Vierge, tu enfanteras l’Emmanuel »
  4. Naissance du Christ. « Ici l’enfant repose, le fils de la Vierge »
  5. Adoration des rois. « Sortie de l’idolâtrie, vénération du fils de Dieu et de sa puissance »
  6. La circoncision. « Circoncision de l’Enfant Jésus. Dieu nous accorde le pardon par son sang »
  7. Baptême de Jésus. « Jésus fut baptisé dans le Jourdain, la force de notre baptême nous anime »
  8. Jésus et les marchands du temple. « La lumière de Dieu se manifeste quand il nettoie son temple »
  9. L’entrée à Jérusalem. « Notre noble Seigneur nous ouvre la voie. Chantons Hosanna ! »
  10. Le mont des Oliviers. « Au sommet du mont, Jésus prie à genoux. Un ange vient et le réconforte »
  11. Le baiser de Judas. « Judas embrasse Jésus mais comme un mauvais chien il le trompe »
  12. Jésus devant le grand prêtre. « Silence de Jésus qui souffre des coups portés sur son dos »
  13. Ecce Homo. « C’est lui l’homme. Pilate parle mais son innocence ne nous émeut pas »
  14. Pilate se lave les mains. « Pilate s’innocente mais Jésus doit mourir »
  15. Le portement de la croix. « Le Sauveur porte le poids de la croix. C’est sur la croix qu’il trouvera le repos »

Parce qu’il s’agit de petits tableaux illustrant des épisodes de la Bible et destinés à orner une église, le peintre s’est plié aux conventions en usage dans son milieu. Il a donc donné aux personnages des attitudes assez convenues. Cependant, avant de qualifier de naïve la peinture de ces tableaux, il convient d’en relever plusieurs mérites.
Deux tableaux font d’emblée notre admiration : David jouant de la harpe et Aaron faisant résonner ses cymbales. Cela tient à leurs qualités formelles et à l’équilibre de la composition, surtout s’agissant du roi David.
Viennent ensuite six scènes très agréables à regarder et ayant, outre de belles variantes, une originalité par rapport à des représentations plus connues. Ainsi pour l’adoration des mages, Jésus est assis sur les genoux de sa mère. Pour la naissance de l’Enfant Jésus, une lumière apparaît en hauteur, au-dessus de trois minuscules personnages (figure des trois rois mages peut-être). La crucifixion entre les deux larrons. La chute due au péché qui est en fait une figuration du jugement dernier où Jésus debout, portant sa croix, est à droite du Père tandis qu’au-dessous le peintre a représenté à droite les élus, totalement nus, sont heureux, et qu’à gauche les damnés, portant des pagnes, s’enfuient en se cachant la tête, séparés qu’ils sont des justes par une Eve nue, cueillant la pomme pour Adam. Vient ensuite une belle et émouvante Annonciation et une Circoncision assez sobre.

4 - La chaire de l’église de l’Hospice (Spitalkirche) à Rothenburg

PFT travailla à la restauration de la chaire Renaissance de cette église. Mais, en 1864, celle-ci fut remplacée par une chaire néogothique. A ce jour, on ne sait rien du meuble d’origine, ni en quoi avait consisté l’intervention de notre artiste. On dispose simplement de deux pièces comptables, deux reçus. L’un a été émis en 1700, pour réparation de la chaire. Il s’élève à « quatre-vingts guldens d’acompte […] pour Franz Tassaert ». L’autre, de deux guldens seulement, concerne la restauration de deux piliers et de l’accès à cette chaire.

5 - La descente du Saint-Esprit, tableau d’autel à Ulsenheim

Dans l’église évangélique Saint-Jacques, l’autel est daté 1705. Il se trouvait auparavant depuis plus de quatre-vingts ans dans l’église de l’Hospice de Bad Windsheim. Il était la propriété de l’ancienne fondation de cette église.
Ce grand tableau, peint à l’huile et signé P. F. Tassaert, représente La descente du Saint-Esprit. Une colombe surmonte la composition et, dans un éclat lumineux, diffuse douze flammes au-dessus des têtes des douze apôtres, dont les quatre évangélistes situés au premier plan. Saint Pierre, au centre, est à genoux, les mains croisées, les yeux levés vers la lumière qui éclaire son visage et son crâne dégarni. Voilà une belle œuvre d’art, digne des meilleurs peintres de son siècle.

6) Une belle découverte récente : Quatre tableaux de chasse conservés au château de Schillingsfürst près de Rothenburg

Si ces tableaux arrivent en fin de liste, cela tient au fait qu’ils ont été découverts les derniers, dans un château qui, comme son parc, est voué à la chasse. Ils sont bien de lui puisqu’ils sont signés « P. F. Tassaert 1696 » (6).
Cette découverte nous éclaire un peu plus sur l’attachement de Peter Franz à la noble famille Weikersheim von Hohenlohe. Cela avait commencé sans doute avec les Hohenlohe-Waldenburg-Schillingfürst en 1696 puis s’était poursuivi en 1710 avec les Würtemberg-Monbéliard. Or les princes de Schelling étaient liés aux Hohenlohe et formaient avec les Hohenlohe-Neuenstein une lignée protestante divisée en trois branches – dont les Hohenlohe-Öhringen (ex-Ingelfingen) – et une lignée catholique, les Hohenlohe-Waldenburg-Schillingfürst. Le lien entre les Hohenlohe-Weikersheim et les Schillingfürst fut particulièrement bien établi par Franziska Barbara von Wetz zu Wilhermstdorf (1666-1718) qui se maria une première fois avec le comte Wolfgang Julius von Hohenlohe-Neuenstein sans avoir d’enfant puis en 1701, trois ans après la mort de Julius, au comte Philippe Ernest von Hohenlohe-Waldenburg-Schillingfürst. La comtesse Franziska Barbara est connue pour avoir été une bienfaitrice de son pays de résidence, Wilhermsdorf, et c’est probablement elle qui soutenait Peter Franz Tassaert, si l’on en juge par une lettre de celui-ci adressée à « Son Excellence le Conseiller » pour obtenir de meilleurs émoluments. Le peintre y évoque en termes élogieux « Votre gracieuse femme et comtesse ».
Ainsi, PFT demeura fidèle à cette illustre famille pendant de longues années, au moins de 1696, au château de Schillingsfürst, jusqu’en 1710, au château de Werkesheim. Une telle fidélité assurait à n’en pas douter une certaine stabilité à ses revenus, encore que notre peintre se soit plaint amèrement de leur insuffisance, dans une longue lettre où les formules de politesse envers ses puissants maîtres, comme il était d’usage au 18e siècle, occupent une bonne moitié de la page.
Enfin si nous avons parlé de bouquet final bien qu’il existe des œuvres postérieures, c’est parce que la facture de ces quatre scènes nous paraît meilleure que celle des petits tableaux de l’église de Leuzenbronn. Le mouvement qui en fait la force et leur donne du relief, les couleurs vives et contrastées qui en rehaussent l’intensité sont la signature d’un maître. La liberté est aussi dans les choix audacieux qui président à leur composition, dont la vigueur paraît d’emblée.

Chasse au lion. Les chevaux terrifiés se cabrent, face à trois fauves : deux lions portant crinière et une lionne qui en est dépourvue. On est frappé par l’intensité du regard de leurs yeux exorbités et par la férocité qu’ils expriment en montrant les dents. Un homme est à terre, probablement mort. Il contraste avec le cavalier vêtu à l’orientale et armé d’un épieu qui pousse sa monture jusqu’à enjamber l’homme à terre, pour être au plus près des fauves.

Chasse à l’ours. L’animal chassé est un ours brun dont la stature domine la composition. Montrant les dents, il se veut menaçant alors qu’il est attaqué par des chiens formant une meute agressive ainsi que par un homme armé d’un épieu prêt à lui percer le flanc.

Chasse au loup. L’action, fort violente, est menée par trois hommes armés de gourdins qui, avec leurs chiens, s’acharnent sur un loup isolé de sa meute. Les arbres sans feuille, sur la gauche, rappellent que la scène se passe en hiver.

Chasse au sanglier. (photo non communiquée).

Conclusion
Le tableau d’autel d’Ulsenheim, peint cinq ans après les scènes de chasse, avec ses personnages mieux finis mais plus statiques est un chef-d’œuvre différent qu’il serait aisé de comparer à des œuvres de maîtres contemporains.
On peut regretter que PFT n’ait pas continué à peindre après 1696 dans la manière plus personnelle qui fait l’intérêt de ses tableaux de chasse. Mais peut-être a-t-il été freiné dans son élan par les contraintes venant de ses com-manditaires. Les nobles pour leurs portraits durent imposer une forme classique, tandis que l’Eglise luthérienne guidait étroitement la facture des œuvres religieuses, presque toujours sur des sujets bibliques.

NOTES

  1. Les archives de la ville d’Anvers nous apprennent que Pierre Tassaert était le fils de Guillaume Tassaert et de Ide Schaep, lesquels moururent avant que leur fils ne s’orientât vers le métier de peintre. En mars 1623, ses tuteurs, Jean Becanus et Thierry van Boom, le placèrent en apprentissage chez le maître peintre Luc Floquet dont il demeura l’élève pendant six ans.
  2. Cette erreur a été reportée en 1995 in Biographie nationale de l’Académie royale de Belgique.
  3. Située dans la vallée de la Tauber, au nord-est de la Forêt-Noire, Rothenburg ob der Tauber était une ville libre. Elle est rattachée à la Bavière depuis 1803.
  4. Jan Theodor Borremans, peintre flamand du 18e siècle, de dates inconnues.
  5. Joseph Ier (1678-1711), empereur en 1705. Il continua la guerre de succession d’Espagne et abolit les lois restrictives contre les protestants. Il était musicien et parlait plusieurs langues.
  6. Cette date avérée de 1696 aurait dû nous conduire à changer notre ordre original et à citer ces tableaux en premier, mais nous avons préféré les laisser à cette sixième et dernière place car nous pensons que ces tableaux de chasse ont leur place en bouquet final.

DOCUMENTS CONSULTABLES EN ARCHIVES

Archives d’Anvers (Grote Markt 1, B-2000 Antwerpen 1). Copie des actes d’état-civil (en fait religieux).

Archives de l’Eglise évangélique à Nuremberg

Les Archives de la paroisse Saint-Jacques et de la paroisse du Saint-Esprit de Rothenburg sont conservées à Nuremberg. Ecrites en caractères gothiques anciens, elles ont été amicalement traduites en allemand moderne par Hans Brantz.

Livre des enterrements de la paroisse Saint-Jacques de Rothenburg, 1699-1750 : « Le 28 janvier a été porté à sa tombe après une cérémonie chrétienne et des chants, madame Maria Catharina, femme de Peter Franz Tassaert, peintre, à l’âge de 45 ans, 5 mois moins 7 jours ». Il en fut déduit à tort (Cf. supra) qu’elle était née le 17 août 1661.

Livre des enterrements, de la paroisse du Saint-Esprit de Rothenburg, 1706-1822, année 1735, p.112, fiche n° 389-6 : « Peter Franz Tassaert d’Anvers, peintre bien connu, a été conduit à sa tombe à l’âge de 72 ans. Dieu lui donne la vie éternelle, selon la volonté de Jésus-Christ ».

Archives de Rothenburg

PFT est proclamé bourgeois de la ville le 26 juillet 1700.

Lettre autographe de PFT, signée, lue au sénat de Rothenburg le 29 août 1700. C’est une lettre de doléance de deux pages adressée au comte Wolfgang von Hohenlohe-Neuenstein, maire et conseiller de la ville de Rothenburg. Sous des formules de politesse envahissantes, l’auteur demande qu’on lui conserve le privilège de peintre unique dans la ville, à l’encontre des peintres venus de l’extérieur. Il remercie au passage l’épouse du comte Julius, la très généreuse comtesse Franziska Barbara von Hohenlohe-Neuenstein (qui épousera en secondes noces le comte von Hohenlohe-Waldenstein-Schillingfürst).

Lettre autographe de cinq pages, lue au sénat de Rothenburg le 24 septembre 1732. Dans cette lettre, allongée par les formules de politesse, PFT se plaint d’un métier de peintre qui, à l’âge de 70 ans, le laisse dans un état misérable, ne disposant d’aucun argent s’il reste un trimestre sans travail.

Testament de PFT du 14 mars 1727, ouvert le 27 mai 1735, disposant en faveur de Sophia Margaretha Vogel. Copie des trois pages de l’autographe. Voir supra, § A).

Cinq gravures (voir supra, § 2 A).

LIVRES ET ARTICLES

Ph. Rombouts et Th. van Lerius, De Liggeren en andere historishe archieves, Gild Sint-Lucas, Anvers.

F. Jos. van den Branden, Geschiedenis der Antwerpen Schilderschool, Anvers, J. E. Buschmann, 1883, p.1037-1038. Description de l’école de peinture d’Anvers.

Hellmut Möhring, « Veränderungen in der Kunst in Rothenburg durch die Mediatisierung (1802-1802) », Jahrbuch des Vereins Alt-Rothenburg, Rothenburg ob der Tauber, 2003. Revue annuelle de l’association du Vieux-Rothenburg. , Anvers.

Klaus Mertens, Schloss Weikersheim, Deutscher Kunstverlag, Berlin. 1978.

Klaus Mertens, Schloss Weikersheim, Berlin et Munich, 1978. (opuscule illustré).


L’auteur remercie :
M. le Docteur Helmut Möhring, directeur du Reichstadtmuseum de Rothenburg
Mme Angelika Tarokic, directrice des Archives de Rothenburg
M. Hans Brantz qui a bien voulu lui faire part de ses recherches aux Archives d’Anvers

Généalogie

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