Portrait à 15 ans par Schadow

BIOGRAPHIE
du graveur
Jean Joseph François Tassaert
1765 - 1838

par Guy Leclerc

Fils d’un sculpteur néo-classique et père d’un peintre romantique, le graveur François Tassaert fut l’élève de Francesco Bartolozzi avant d’être témoin de la Révolution et de l’Empire, et de traiter avec talent les portraits et les sujets d’histoire contemporaine.

Naissance à Paris
Jean Joseph François Tassaert naquit à Paris en 1765, fils de Jean Pierre Antoine Tassaert et de Marie Edmée Moreau. Au sein d’une famille où neuf naissances vont se succéder, il est l’aîné des garçons, précédé d’une fille, nommée Marie Edmée comme sa mère, qui épousera le sculpteur parisien Joseph Barbieux. Son père, sculpteur, natif d’Anvers, issu d’une famille d’artistes, résidait à Paris depuis sa jeunesse, époque où il avait été l’élève de Michel Ange Slodtz. Au moment de cette naissance, il est le collaborateur d’un architecte en vue, Antoine Mathieu Le Carpentier, qui lui confie la décoration d’hôtels parisiens ou de « folies » comme celle du fermier général Bouret, à Croix-Fontaine près de la forêt de Sénart. Quatre ans plus tard, agréé par l’Académie, il pourra travailler en son nom propre.

Marie Edmée, dite Maria, la mère de l’enfant, était fille d’un marchand de vin. Son contrat de mariage, du 14 octobre 1758, conservé aux Archives nationales (MC, CXIII/399), nous apprend qu’elle avait pour tuteur « Pierre Caillois maître graveur demeurant rue de la Vieille Draperie paroisse Sainte-Croix en la Cité ». On ne s’étonne donc pas qu’elle ait appris très jeune le dessin et qu’elle ait pu ensuite l’enseigner, en plus d’avoir une clientèle comme peintre miniaturiste produisant des petits portraits raffinés dont plusieurs sont conservés dans sa descendance. On sait, par un livre de compte tenu de sa main (au 14 août 1770), que le prénom usuel de son fils aîné était François. La famille habitait alors près du Louvre où le sculpteur disposait d’un atelier, dans une impasse dénommée cul-de-sac Saint-Thomas, du nom de la paroisse située à l’emplacement actuel de l’arc de triomphe du Carrousel et de la pyramide de Pei.

Formation à Berlin et à Londres
En 1774, Jean Pierre Antoine Tassaert, recommandé par d’Alembert, fut engagé par le roi Frédéric II de Prusse comme Premier Sculpteur et recteur de son Académie. La famille émigra donc à Berlin et c’est dans cette ville que François Tassaert reçut de sa mère l’enseignement du dessin, avec ses deux sœurs Félicité et Antoinette et plusieurs condisciples dont Johann Gottfried Schadow, promis à un bel avenir : élève de Tassaert père, le « Michel-Ange berlinois » succéda à son maître comme Premier Sculpteur. Adolescents, Schadow et le jeune Tassaert étaient amis. Le Cabinet des estampes de Berlin conserve un Portrait de Tassaert fils dessiné par Schadow en 1780. Lorsque François Tassaert regagna la France, les deux amis gardèrent des relations épistolaires dont certaines pièces sont conservées.

En sa qualité de recteur de l’Académie royale, Tassaert père enseignait la gravure sur cuivre. Son fils François reçut cette formation puis, en 1786, âgé de 21 ans, se rendit à Londres, chez son oncle le peintre et graveur Philippe Joseph Tassaert. Ce séjour fut pour lui d’un grand intérêt artistique, la capitale du Royaume-Uni attirant, plus que Berlin, des artistes venus d’horizons divers. Il se lia d’amitié avec le graveur Gaetano Stefano Bartolozzi, son cadet de deux ans, qui l’invita à son mariage avec la pianiste Thérèse Jansen à laquelle Joseph Haydn, présent à la cérémonie, dédia une pièce. Mais c’est du père de Gaetano, Francesco Bartolozzi, le graveur de Georges III, formé à l’Académie de Florence, que le jeune Tassaert apprit la technique de la gravure au pointillé, en compagnie de Pierre Joseph Redouté, élève dans les mêmes années.

Premiers travaux à Berlin
A l’annonce de la mort de son père, survenue le 21 mars 1788, François Tassaert rentra à Berlin. C’est dans cette ville qu’il réalisa ses plus anciennes gravures répertoriées qui sont des illustrations pour l’ouvrage Blätter zur Goethes Lehre (Leçons sur l’enseignement de Goethe), à partir de dessins de Cartens d’après Moritz. Il publia aussi L’Amour maternel, gravure au pointillé d’après un tableau de Van Loo, et des portraits, notamment : Frédéric le Grand (d’après Félicité Tassaert, sa sœur) - Marc Antoine de Launay de La Haye (idem) - Cromwell (d’après Van Dyck) - Louis Charles Auguste de Bavière - Mme Unzelman née Flitter, peintre pastelliste - Dr. Markus Herz, personnalité berlinoise - Moses Mendelssohn, d’après le buste en marbre sculpté par Antoine Tassaert et réinterprété en dessin par Félicité Tassaert.

Mariage et retour à Paris
En 1789, à Rupin près de Berlin, Jean Joseph François Tassaert épousa Dorothée Louise Stenger qui était née en 1761 à Rupin. Ils eurent sept enfants. Bernard Prost, biographe en 1886 d’Octave Tassaert, le plus illustre des fils du couple Tassaert-Stenger, écrit : « Jean-Joseph-François Tassaert épousa une Prussienne et remplit d’abord, en Pologne, des fonctions administratives qu’il abandonna pour [...] s’adonner à l’art de la gravure. On le trouve établi à Paris... ». Cette source ne peut être négligée car Prost, soucieux d’exactitude, avait recueilli de la bouche de ses amis les propos de fin de vie d’Octave Tassaert. Mais aucun document n’évoque les raisons qui ont pu amener le jeune couple à émigrer de Berlin à Paris, en 1792.

Témoin engagé de la Révolution
J. J. F. Tassaert (c’est ainsi souvent qu’il signe) fut à Paris un graveur renommé en taille douce et surtout au pointillé. Il fut aussi éditeur de gravures, ses premières adresses étant « rue Saint-Christophe » (dans la Cité) puis « rue Hyacinthe n° 688 » (aujourd’hui rue Male-branche, Paris 5e). Sa plus ancienne œuvre parisienne connue, déposée le 27 mai 1794, honore la mémoire de Joseph Chalier, mort le 16 juillet 1793. On peut donc parler d’histoire immédiate. Chalier, un négociant lyonnais, abandonna le commerce pour se vouer à la politique, dès 1789. Orateur adulé des jacobins, il s’attira la haine de la bourgeoisie locale et lorsque Lyon entra en dissidence, en 1793, fut condamné à mort et exécuté. Le peintre Jacques Philippe Caresme, autre jacobin, réalisa à la mémoire de ce patriote un grand dessin au lavis le représentant partant pour l’échafaud, stoïque et serein, assisté par un prêtre assermenté. L’œuvre fut présentée à la Convention le 3 mars 1794 sous l’intitulé Dernières paroles de Joseph Chalier dans les prisons de Lyon puis confiée à Tassaert qui en tira un simple portrait en médaillon présenté dans une architecture.

La même année, celui-ci mit en vente une gravure intitulée Le 31 may 1793 (bien qu’elle illustre le 2 juin, la dernière des trois journées de soulèvement populaire). La Commune insurrectionnelle de Paris cerne le palais des Tuileries où siège la Convention. Sept députés en uniforme sombre s’avancent au-devant de la foule, conduits par Hérault Séchelles qui esquisse un geste d’apaisement en direction des insurgés, de leurs armes, de leurs drapeaux. Au premier plan, un député se détache de la délégation pour fraterniser avec les manifestants : c’est Marat. En bas à gauche de la composition, une femme et ses enfants apportent une note plus paisible. Ce sujet fut dessiné par le peintre Harriet en préparation à un grand tableau qu’il aurait exposé au Louvre. Mais le jury du Salon rejeta sa proposition, pour des raisons à coup sûr politiques, Hérault Séchelles et les autres girondins étant écartés au profit de leurs adversaires jacobins. C’est donc en tant que refusé par le pouvoir que Harriet fit graver son œuvre ; et les amateurs ennemis de la « Montagne » purent admirer et acquérir chez Tassaert ce qu’ils ne pouvaient voir à l’exposition officielle. Cette gravure au pointillé, de grand format (42 × 59,5 cm plus titre, longue légende explicative et marges) est traitée avec un luxe de nuances. Les têtes des sept députés constituent de véritables portraits. Et pour que chacun comprenne ses intentions, Tassaert ajouta une seconde gravure à la première, reprenant les têtes des « sept » avec une légende disant quel sort leur fut réservé : Un assassiné ; deux en fuite, déclarés hors-la-loi ; quatre condamnés à mort et exécutés.

En 1798, avec un peu plus de recul par rapport à l'événement, François Tassaert traita - là encore d'après un dessin de Harriet - un autre sujet révolutionnaire majeur : La nuit du 9 au 10 Thermidor An II. Cette gravure au pointillé représente, à la lumière de quelques flambeaux, Robespierre blessé par un gendarme, dans une composition en cinq plans successifs, depuis la chaise renversée, à la base, jusqu'à la Déclaration des Droits de l'Homme, placardée au mur. Plusieurs exemplaires de cette œuvre ont été rehaussés à l'aquarelle, ce qui témoigne de son succès.

En portrait, à la même époque, Tassaert représenta divers personnages du siècle des Lumières, ainsi que des contemporains : Robespierre (après sa chute, avec une légende vengeresse) - Camille Desmoulins - Rewbel (d'après Bonneville) - Lavoisier (le visage d'après David étant inséré dans une mise en scène inédite) - Charlotte Corday (d'après Hauer) - Mademoiselle Clairon (d'après Bornet). La mort de Marat lui inspira une suite de 18 tableautins gravés qu'Amaury Duval qualifie de « scènes levées sur le vif ».

L’époque napoléonienne, portraits et commandes « politiques »
François Tassaert n’attendit pas le 18 brumaire an VII pour mettre son art au service de Bonaparte puisqu’il grava le portrait équestre du général de l’armée d’Italie dès l’an VI (1798), sous le titre Buonaparte (dessin de Hennequin d’après le tableau d’Appiani). Quand Napoléon devint roi d’Italie, le Sénat, à Paris, passa commande à Tassaert d’une grande gravure de l’Empereur et Roi, sabre au clair, la couronne italienne posée sur un faisceau de licteur (d’après Damane). Neuf autres Napoléon sont connus (d’après Alessi, Conti, Mlle Delvaux, Desrais, Hennequin et Trezel), auxquels il faut ajouter une scène de genre avec présence de l’Empereur. J’ai repéré – sans me prétendre exhaustif – vingt-et-un dignitaires de l’Empire gravés par J. J. F. Tassaert : un ministre, onze maréchaux et neuf généraux (d’après Mme Boze, Dayot, Mlle Delvaux, Mayar, Mme Noireterre et Trezel). L’ouvrage paru en 1807, sans nom d’auteur, chez l’éditeur F. Buisson, Campagnes de l’armée française en Prusse, en Saxe et en Pologne... comporte à lui seul 11 gravures de Tassaert.

Vivant Denon entreprit en 1802 une publication appelée à s’étaler sur trente ans, la fameuse Description de l’Egypte qui mobilisa 80 dessinateurs et graveurs. Tassaert était du nombre. Une Histoire de Catherine II, Impératrice de Russie, publiée en 1800, est illustrée de portraits signés Tassaert, lequel grava en outre les portraits de personnalités étrangères comme Charles James Fox - Richard Parker - Sir Sidney Smith - Le duc de Brunswick - Le tsar Alexandre Ier.

Sujets non-politiques de la même époque
François Tassaert publia en 1802 Young enterrant sa fille, gravure inspirée par Les Nuits du poète anglais Edward Young, recueil dont la traduction française, parue en 1769, nourrissait le courant romantique. En 1803, il mit en vente une suite de six planches, Collections de têtes et d’expressions (La résignation, la ferveur, la candeur, la raillerie, la contrition et l’accablement, respectivement d’après Lesueur, Dominiquin, Raphaël, Carrache, Lebrun et Champaigne, sur des dessins de Sauvage dit Lemire). Ces estampes, reproduisant des détails de tableaux conservés au Louvre, ont été gravées pour servir de modèle aux jeunes artistes. Leur contexte est celui du Traité de Physiognonomie de Johann Kaspar Lavater qui tentait de saisir les caractères en étudiant les traits des visages. L’année suivante, une édition remaniée de Lavater fut mise en vente à Paris sous le titre Des Passions et de leurs expressions, chez Tassaert et chez Gabriel Dufour, avec 25 planches.

En 1804, Tassaert grava Les religieuses de Philippe de Champaigne, œuvre qui fut présentée au pape Pie VII et qui put contribuer à la réhabilitation d’un peintre du 17e siècle demeuré à l’écart du courant baroque. Enfin, dans un tout autre genre, il illustra en 1807, d’après Desrais, La chandelle d’Arras ou Etrennes aux gens d’Eglise, poème licencieux d’un ex-abbé Henri Joseph du Laurens.

Sous l’Empire, l’adresse mentionnée au bas des gravures de Tassaert devient « rue de Bièvre n° 31 ». En quittant le versant sud de la montagne Sainte-Geneviève pour s’installer à deux pas de la Seine, le marchand graveur se rapprochait des centres vitaux de Paris. Ainsi, l’époque napoléonienne apparaît pour lui comme très active et probablement fructueuse.

Après 1814
On ne connaît pas de portrait ou de sujet historique traité par J. J. F. Tassaert qui puisse se rapporter aux régimes postérieurs à la chute du Premier Empire. Ses fils eurent une attitude différente. Paul grava en 1824 un Charles X assez convenu tandis qu’Octave peignit – en 1854, sous le règne d’un autre Napoléon – un Louis XVII enfant plein de sensibilité.

En 1814, sans faire l’éloge de la Restauration, François Tassaert donna une gravure-charge contre l’empereur déchu, intitulée La chute du tyran avec cette légende : Son triomphe fut court, la chute est éternelle. D’autres travaux que ceux d’ordre politique l’attendaient. Ainsi, en 1822, il grava 18 planches d’après Desrais pour illustrer les Œuvres choisies du dramaturge à succès Collin d’Harleville.

Depuis son séjour de jeunesse à Londres, François Tassaert connaissait Pierre Joseph Redouté. En 1824, celui-ci, désormais professeur d’iconographie attaché au Museum, publia Les Roses de Pierre Joseph Redouté, texte du botaniste Thory avec 24 planches d’après ses propres aquarelles, gravées par huit artistes dont Tassaert et colorées à la main. Jean Joseph François Tassaert donnait ainsi l’une de ses dernières œuvres dont la datation soit connue, en même temps qu’il révélait la permanence d’une amitié nouée dans la jeunesse.

Postérité et fin de vie
Deux des enfants du couple Tassaert-Stenger ne vécurent pas ; ils étaient prénommés Pierre et Louis. Le minutier central des notaires, aux Archives nationales, et les dictionnaires d’art nous fournissent quelques indices sur les cinq autres :

  • Paul (1792 - 8 mai 1850), graveur établi rue Saint-Jacques puis au 55 quai de la Tournelle et au 5 quai des Grands Augustins, époux de Fanny Anne Mauduison, fille et sœur de deux graveurs et lithographes nommés Léon Mauduison.
  • Adélaïde Flore Virginie (1796 - 20 mars 1862).
  • Septime Laurent Louis (1er prairial VII/20 mai 1799 - 28 avril 1832), graveur, mort du choléra.
  • Nicolas François Octave (7 thermidor VIII/26 juillet 1800 - 22 avril 1874), dessinateur, peintre et lithographe de l’école romantique, amplement documenté.
  • Félix Théophile (15 brumaire IX/6 novembre 1801 - 25 décembre 1876), tapissier, époux d’Anne Gasparine Deschaumes.

Veuf depuis le 22 octobre 1816, Jean Joseph François Tassaert habitait, à la fin de sa vie, au 20 de la rue des Bernardins. Il mourut à Paris le 3 août 1838.

S’il est un apport précieux dans l’œuvre de cet artiste, c’est d’abord sa vision de la Révolution française qu’il grava « à chaud » et avec empathie, en laissant transparaître ses affinités personnelles plutôt modérées pour les girondins et leur amie Charlotte Corday (Robespierre y est arrêté et Chalier, autre Montagnard, est un inclassable). On remarque ensuite le nombre et la qualité des portraits qu’il a produits, consacrés pour la plupart à des hommes des Lumières ou à des contemporains, allemands, anglais et surtout français, ainsi qu’à de rares femmes. Un fait témoigne de la qualité de ces portraits : Ils ont été utilisés pour illustrer des ouvrages de référence. A la fin du 19e siècle, les recueils publiés par Dayot, Jules Renouvier et Spire Blondel. Plus près de nous, en 1985, La Révolution française, Récits et images, sous la direction de Michel Vovelle et, en 1988, Aux armes et aux arts ! Les arts de la Révolution, sous la direction de Philippe Bordes et Régis Michel.

Lors de la célébration du bicentenaire de la Révolution française, du 20 avril au 24 juillet 1989, une œuvre de Jean Joseph François Tassaert a été exposée au Louvre, La nuit du 9 au 10 thermidor an II (d’après Harriet). Elle est reproduite dans le catalogue Un collectionneur pendant la Révolution : Jean Louis Soulavie (1752-1813), RMN, 1989.