BIOGRAPHIE
de
Henriette Félicité Tassaert épouse ROBERT
Paris, 1766 - Berlin, 1818

par Guy Leclerc

L’art du pastel, réputé féminin, fut pratiqué par Marie Edmée Moreau, épouse du sculpteur Antoine Tassaert, mais sans intention de carrière. Sa fille Félicité, au contraire, fut l’élève de deux artistes réputés et exposa assidûment, comme pastelliste et comme graveur.

De Paris à Berlin
Henriette Félicité Tassaert
est née le 5 avril 1766, à Paris, fille du sculpteur Jean Pierre Antoine Tassaert (1727-1788) et de Marie Edmée Moreau (1737-1791). Elle descend, par son père, d’une lignée d’artistes anversois. Antoine Tassaert, à Paris, après avoir obtenu des lettres de nationalité du roi Louis XV, fut agréé par l’Académie où il exposa. Madame Geoffrin, amie des artistes et des encyclopédistes, l’évoque dans une lettre au roi de Pologne, Stanislas Poniatowski, en 1767. L’épouse du sculpteur était miniaturiste et pastelliste, décorant, par exemple, des éventails de scènes pastorales empruntées à François Boucher. Cette femme enseignait aussi le dessin. Parmi ses élèves, son fils Jean Joseph François (1764-vers 1835), futur graveur, et ses filles Félicité et Antoinette (vers 1770-1820), toutes deux futures peintres et dessinateurs spécialisées dans le portrait.

En 1775, Frédéric le Grand cherchait, pour Berlin sa capitale, un artiste chevronné capable de remplir la charge de Premier Sculpteur. Le philosophe d’Alembert, habitué du salon de Madame Geoffrin et connu du roi de Prusse, lui suggéra Tassaert. Ce dernier fit le voyage à Berlin, fut engagé par le Roi et s’en revint pour liquider son atelier parisien et assurer le déménagement de sa famille. Bientôt, il prenait ses fonctions tandis que son épouse tenait salon, en français, pour l’élite berlinoise. Un mémorialiste rapporte qu’une étiquette raffinée, d’inspiration versaillaise, avait cours chez madame Tassaert, ce qui laisse pressentir le type d’éducation que reçurent ses enfants.

Sa formation artistique
Félicité n’avait que neuf ans lors de l’émigration de sa famille. Après une première formation artistique en famille, elle fut l’élève de Daniel Chodowiecki (1726-1801) et d’Anton Graff (1736-1813). La correspondance entre ces deux peintres, précieuse pour nous, dit l’intérêt porté par eux à cette élève et leur connaissance de la famille Tassaert. D’abord, ils évoquent le stage de perfectionnement de Félicité à la Galerie de peinture de Dresde où enseignait Anton Graff. Tassaert emmena sa fille Félicité à Dresde en 1786. Elle avait à peine 20 ans et Frédéric II, au service duquel Tassaert travaillait depuis plus de dix ans, n’avait pas encore donné à Félicité l’autorisation de sortir de Prusse pour séjourner en Saxe. Il y consentit à la condition que la jeune artiste copiât les tableaux du Château royal de Dresde. Grâce à quoi Félicité fut si connue par ses œuvres qu’elle fut nommée le 3 février 1787 membre honoraire de l’Académie royale de Berlin. A Dresde, elle prit pension chez les demoiselles Dinglinger, des artistes, dont une, Sophie, était pastelliste et miniaturiste. Graff lui enseigna la peinture à l’huile et, à la Galerie, elle copia les maîtres hollandais et italiens.

Sa vie de famille
A la mort de son père, en 1788, Félicité reçut du roi une pension annuelle de 200 thalers qui lui fut maintenue après son mariage. Elle épousa, le 7 février 1792, l’avocat Louis Robert, assesseur à la Justice française, aussitôt nommé tuteur des enfants mineurs de la famille Tassaert. Protestant, il descendait d’une famille française ayant émigré après la révocation de l’édit de Nantes. En fait, Louis Robert était libre-penseur, c’est pourquoi ce mariage s’était heurté à l’opposition des parents Tassaert ; il ne fut-il célébré qu’après leur mort. Malgré l’attitude de son mari, Félicité maintint les pratiques catholiques ferventes qu’elle avait reçues de sa mère, et la plupart de ses descendants demeurèrent catholiques, bien que vivant en pays luthérien, ainsi qu’en témoignent les registres paroissiaux de Sainte-Edwige de Berlin.

Le couple eut trois enfants : Auguste (1794-1867) qui devint notaire et juge, Marie Félicité (1799-1854), pastelliste amateur qui, veuve d’un premier mariage, épousa Charles Nutly en 1841, et Paul (1800-1866) qui fut attaché à la chancellerie. Une œuvre charmante de Félicité (III, 7), vers 1803, témoigne de sa famille. L’artiste y met en scène ses trois enfants entourés d’objets familiers : une machine à coudre, une poupée, un cheval de bois...

Sa carrière
Plus que par ses dessins ou ses peintures, Félicité Tassaert Robert se distingua comme pastelliste et graveur. Initiée au travail sur cuivre par Chodowiecki, elle grava notamment au pointillé et à la manière noire. Son médium préféré fut le pastel et son genre le plus familier le portrait.

Félicité Tassaert Robert présentait régulièrement des œuvres à l’exposition de l’Académie des Arts de Berlin. En 1791, elle y fut récompensée par un prix de 50 thalers. Dès lors, sa renommée comme portraitiste était établie. Les personnalités les plus remarquables la sollicitèrent. Beaucoup de ces portraits, probablement non signés, ont disparu. Certains demeurent connus pour avoir été gravés, soit en feuilles volantes, soit pour illustrer des ouvrages. Parmi ses modèles prestigieux, citons les rois Frédéric le Grand (IV, 4), Frédéric Guillaume II (I, 1794) et Frédéric Guillaume III (I, 1798), la reine Louise (I, 1798), les ministres Vollner (I, 1788) et Heinitz (I, 1787), le trésorier de Launay (IV, 8). Dans le milieu artistique, les peintres Rode (I, 1787) et Graff (IV, 2), son beau-frère le compositeur Duport (III, 9) et son père qu’elle peignit de son vivant (III, 1) et grava peu après sa mort (III, 2). Elle pratiqua aussi le portrait historique, idéalisé et vêtu à l’antique. Ainsi, l’écrivain anglais du 16e siècle Philip Sidney (IV, 1).

A la Galerie de Dresde, avant les bombardements de 1945, on pouvait admirer deux de ses tableaux. Le premier, Die alte Köchin (V, 1), était le portrait d’une vieille cuisinière en tablier blanc, debout près d’une table, pelant une pomme, avec à ses pieds une manne de charbon, de la volaille, des légumes, une boite de rubans mauresques. Le second représentait la Visitation de Marie à Elisabeth (V, 2).

Sa mort et le devenir de son œuvre
Agée de 50 ans, Henriette Félicité Tassaert exposa pour la dernière fois à l’Académie en 1816. Elle s’éteignit deux ans plus tard, à Berlin, le 6 août 1818. Son mari vécut jusqu’en 1831. Ses œuvres restèrent dans la famille, jusqu’à ce que son fils Auguste en offre un lot important au roi Frédéric Guillaume IV, en 1841. Le roi chargea le docteur von Olfer, peintre, directeur général du musée, de recevoir les 42 pastels de cette donation qui furent incorporés aux collections du Cabinet des Estampes de Berlin. Aujourd’hui, ces pièces ont disparu. On les dit vendues, mais l’historienne d’art Rita Hofereiter rejette cette hypothèse. Alors, furent-elles victimes d’un vol ? Vol de particulier ou d’Etat ? Seule une liste, d’ailleurs incomplète, témoigne de la donation d’Auguste Robert.

Là s’arrêtent, pour le moment, les recherches. Elles peuvent paraître décevantes, au vu du faible nombre d’œuvres retrouvées. Mais cet état, à n’en pas douter, est provisoire. Depuis la réunification de l’Allemagne, un intérêt culturel pour l’ancien royaume de Prusse s’est fait jour. Il conduit à des recherches universitaires ainsi qu’à des expositions temporaires avec catalogue. Nous avons donc bon espoir que les connaissances progressent sur celle que les sources allemandes appellent Felicitas Robert geb. Tassaert.