BIOGRAPHIE
de
Angélique Antoinette Tassaert épouse Beer
Paris, 1768 - Berlin, après 1823

par Guy Leclerc et Kurt Wernicke

Parmi les enfants du sculpteur Jean Pierre Antoine Tassaert (1727-1788), on connaît surtout son fils Jean Joseph François Tassaert, graveur1, (1765-1830), et sa fille Henriette Félicité Tassaert épouse Robert, peintre et graveure2, (1766-1818). Une place doit être faite à leur cadette Antoinette Angélique Tassaert, épouse du compositeur et clarinettiste virtuose Joseph Johann Beer, qui était graveure et dessinatrice, membre de l’Académie de Berlin.

Une famille d’artistes
Antoinette Angélique Tassaert
est née à Paris en 1768, fille de Jean Pierre Antoine Tassaert et de son épouse Marie Edmée Moreau. C’était la quatrième enfant de ce couple qui devait en avoir huit. Son père qui est sculpteur descend d’une lignée d’artistes flamands. Fixé à Paris où il a été l’élève de Michel-Ange Slodtz, il expose au Salon à partir de 1769. Sa mère, pupille du graveur Pierre Caillois, enseigne le dessin et peint des miniatures. Dans la fratrie, on comptera trois artistes reconnus (exposant dans les manifestations officielles), dont Antoinette, et trois épouses d’artistes reconnus, dont Antoinette !

A Berlin
En 1775, le roi de Prusse Frédéric II engage Antoine Tassaert comme premier sculpteur. La famille émigre. Antoinette, que l’on appelle familièrement Toinette, est âgée de sept ans. A Berlin, le sculpteur dispose d’un atelier et reçoit des commandes publiques tout en étant autorisé à servir des clients privés. De plus, il enseigne la gravure sur cuivre à l’Académie tandis que son épouse enseigne le dessin à titre privé. Le plus illustre de leurs élèves, Johann Gottfried Schadow, débute avec Madame Tassaert avant de passer à l’Académie où, élève de Monsieur, il devient sculpteur. Les trois enfants Tassaert qui ont fait carrière dans les arts ont suivi le même cursus mais aucun n’a opté, in fine, pour la sculpture. Le français est à l’honneur dans la famille et dans son entourage. Madame Tassaert tient en effet, dans cette langue, un salon recherché, évoqué par plusieurs mémorialistes.

Formation artistique
Antoinette Tassaert, à partir de 1787, reçoit la formation dispensée par l’Académie. Elle affectionne particulièrement la miniature – art jugé féminin – et le dessin à la craie noire3. En 1788, Antoine Tassaert meurt et la situa-tion économique de la famille devient délicate. Madame Tassaert souhaite marier ses filles au plus vite, à la condition que les prétendants soient catholiques car, comme son défunt mari4, elle ouvre grande sa porte aux luthériens, aux juifs et aux libres-penseurs, mais refuse les mariages « mixtes ».

La correspondance de Chodowiecki
L’une de nos sources est la correspondance entre le peintre et graveur Daniel Chodowiecki et le peintre Anton Graff5.
Fils d’une mère française dont la famille a émigré après la révocation de l’édit de Nantes, Chodowiecki (1726-1801) parle français. Attaché au protestantisme et s’estimant ostra-cisé dans sa Pologne natale, il émigre à Berlin où il exerce son art, avant de jouer un rôle éminent à l’Académie. La communauté de langue et l’attachement à l’art l’ont rendu familier de la famille Tassaert. A son ami Graff qui vit à Dresde, il donne des nouvelles… Ses lettres sont précieuses pour nous, bien qu’elles ne soient pas toutes datées.
En 1789, « la petite Antoinette [...] coud draps et chemises » pour sa sœur Sophie sur le point de se marier. Trois ans plus tard, peut-on lire, « la petite Toinette ne restera pas longtemps sans mari car elle lorgne assidûment vers les fenêtres de ses voisins ». Mais l’homme courtisé ne se laisse pas séduire : « Antoinette est triste car son amoureux n’est pas décidé » lit-on dans une missive postérieure.
Enfin, un bon parti (mais avec 24 ans de différence d’âge) se présente, évoqué dans la lettre du 24 janvier 1793 : « La petite Antoinette est maintenant promise au musicien de Bohème que le Roi a fait venir. Un homme de 45 ans qui est un fameux clarinettiste ».

Mariage
En 1793, en l’église catholique Sainte-Edwige de Berlin, Antoinette Tassaert épouse Joseph Johann Beer (1744-1812), musicien natif de Grünwald en Bohème.
Après des débuts dans son pays puis à Paris, Beer perfectionne la clarinette, son instrument favori. En 1780, il est engagé par la cour impériale de Saint-Petersbourg. Douze ans plus tard, à Berlin, le roi Frédéric Guillaume II le nomme Kammermusikus, attaché à la cour et à la chapelle royale avec de bons émoluments. Mais ce virtuose est aussi compositeur, écrivant pour mettre en valeur la clarinette.
Madame Tassaert mère était décédée depuis deux ans lors du mariage de « Toinette », tandis que François, le fils aîné, venait de repartir pour la France, avec femme et enfants, voulant mettre son talent de graveur au service de la Révolution, ce qui lui vaudra quelques succès.

Carrière artistique
En 1786, Félicité, sœur d’Antoinette, pour sa première admission à l’exposition de l’Acadé-mie, présente huit portraits dont celui d’Antoinette (tous disparus en 1945). Débutant l’année suivante, à l’âge de 19 ans, Antoinette présente à l’exposition un unique dessin, Leçon d’amour d’après Boucher.
En 1788, elle expose deux gravures sur cuivre, d’après Cipriani et d’après Meil. En 1789, elle grave au pointillé un portrait du roi Frédéric-Guillaume II. Celui-ci, grand protecteur des arts, la gratifie de 50 thalers.
En 1793, elle grave un sujet mythologique, Vénus et Adonis, dernière estampe datée que nous lui connaissions. 1793 est une date charnière dans la carrière de l’artiste, non en raison de son mariage mais parce qu’elle est admise à exposer au « département des artistes régionaux et étrangers », alors qu’au-paravant elle n’était qu’une élève de l’Académie. Il lui est permis d’exercer comme peintre. Elle devient portraitiste.

Vie de famille
L’activité artistique – qu’elle signe désormais Antoinette Beer – s’ajoute à la vie domestique. Le registre de Sainte-Edwige mentionne le baptême, le 22 avril 1802, de Johanna Sophie Louise Felicitas Beer, seul enfant connu du couple, suivi de sa sépulture, le 2 mai.

Les années sombres
L’invasion de la Prusse par les armées napoléoniennes, au printemps 1806, marque le début d’une période difficile. Les Prussiens d’origine française renoncent pour la plupart à la langue de leurs ancêtres (sauf comme langue de culture) et se solidarisent avec Frédéric Guillaume III et la très populaire Reine Louise.
1812 marque la fin des troubles, à défaut d’une paix garantie. C’est aussi l’année de la mort, à 68 ans, de Joseph Beer.

Reprise d'activités
A l’exposition de 1812, Antoinette Beer présente quatre dessins. En octobre, au 16 de la Französische Strasse, elle fonde une école de dessin6 qui durera jusqu’en 1819.
A quelques exceptions près, sa production exposée à l’Académie après 1812 est faite de dessins à la craie noire. Ceci marque une évolution de la sensibilité : une technique austère supplante les formes de dessin plus légères et plus colorées qu’affectionnait la génération précédente.
En 1820, le registre des habitants mentionne la veuve Beer comme « membre de l’Académie » et non plus professeur de dessin. En 1823, il la qualifie de rentière, domiciliée au n° 17 de l’avenue Unter den Linden, dans une maison appartenant à son neveu Louis Blesson, fils de Sophie Tassaert7. C’est la dernière mention de son nom dans les archives berlinoises.
Le décès de Madame Beer n’est pas mentionné dans ce qui reste des registres de Sainte-Edwige. Il faut savoir que cette église a été atrocement bombardée en 1945.

Les oeuvres connues
Comme les pièces d’état-civil, les œuvres d’art ont été victime de la guerre. Il ne restait, après 1945, qu’un seul exemplaire du portrait gravé de Frédéric Guillaume II, celui du Cabinet des estampes de Dresde. En 2011, une gravure ovale, au pointillé, signée – jusqu’alors inconnue – a été mise en vente par la galerie Schön à Bonn : La Correction d’après Greuze.

Nous sommes heureux de pouvoir reproduire ces deux estampes de grande qualité. Mais avouons qu’elles ne suffisent pas pour appréhender la carrière artistique d’Antoinette Beer née Tassaert. Il nous manque – il nous manquera peut-être toujours – les dessins à la craie noire, typiques du premier romantisme allemand.